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Offensive des Ardennes

1. Absent de Lierneux en raison de mes études philosophiques

ph31Absent de Lierneux en raison de mes études philosophiques à Saint-Trond, obligé de quitter le séminaire réquisitionné par l'armée américaine au début de l'offensive, j'évacuai à Namur le 18 décembre 1944.

Je ne suis rentré à Lierneux que le 5 février 1945. Je retrouvai ma famille et les voisins en bonne santé. On me fit part du décès du curé Close et de Julia Pairoux, épouse de Paul Beaupain ainsi que de la disparition du curé Fenaux de Jevigné et de ma tante Herminie Paquay-Jehenson de Bra évacuée à Aywaille.

Les dégâts matériels étaient considérables.  Je m’en rendis compte les jours suivants en faisant le tour du village, a commencer par la maison familiale. Dix jours de tirs incessants et infernaux de l’artillerie américaine, un jour de bombardement aérien avaient obligé les habitants à se terrer dans les caves ; les obus éventraient murs et toits et réduisaient les vitres en miettes.

Si on y ajoute la neige qui avait pénétré dans les habitations, abimant irrémédiablement le mobilier, le linge et les souvenirs familiaux, si on se souvient des cadavres des animaux tués dans les étables et de la destruction des câbles d’électricité et de téléphone, on peut imaginer l’importance du cataclysme.

2. Au début du mois de février

ph261Au début du mois de février, les habitants avaient encore le regard hagard de ceux qui ne s'attendaient pas à vivre de tels événements. Les gens avaient quitté les caves pour se réinstaller de façon précaire dans quelques pièces de la maison. Les déblais étaient jetés à l'extérieur par les ouvertures qui s'étaient multipliées. Que d'objets anciens et familiaux furent ainsi perdus !

La nourriture était à base de pommes de terre, de rations militaires américaines, de quelques produits qu'on trouvait dans les magasins reconstitués à la hâte. Les vaches échappées au massacre fournissaient du lait. Des jeunes engagés par le collège échevinal récupéraient ça il là des sacs de grains qu'on allait moudre dans les moulins de la région. On disposait encore, via l'administration communale, de cartes de ravitaillement et de leurs timbres qui perdureront jusqu'en 1948.

La situation sanitaire était déplorable. Par priorité, il fallait évacuer les carcasses d'animaux qui se trouvaient encore sous les gravats pour les rassembler sur le Hautmont afin d'éviter les épidémies. Les gens se lavaient à peine car le savon manquait et l'eau était rare.

C'est un corps sanitaire anglais, avec des infirmières militaires belges, qui se chargea de rétablir l'hygiène : purification de l'eau, fourniture de savon et de médicaments, désinfection des personnes et des lieux, destruction des poux qui avaient proliféré dans la promiscuité et la crasse.

3. Vers le 10 février

ph268Vers le 10 février, la députation permanente de la province de Liège envoie deux de ses membres pour constater les dégâts dans la commune et plus spécifiquement dans les bâtiments de la colonie d'aliénés qui avait évacué une grosse partie de ses malades. En réunion chez mon père Lucien Jehenson, bourgmestre, une décision urgente fut prise pour assurer le ravitaillement et la réfection provisoire des bâtiments qui sont encore habitables : cette décision exige de l'argent et un lieu où déposer les marchandises.

Comme j'étais en congé forcé, les députés me proposèrent de m'occuper du secrétariat et de la comptabilité ; il fut décidé que j'irais voir le gouverneur à Liège et que le dépôt se ferait chez Pierre Koos qui avait été le dépositaire des grains réquisitionnés durant la guerre pour assurer le ravitaillement.

C'est avec le camion qui fonctionnait au gazogène de Jean Molhan que je me rendis à Liège au palais provincial où le gouverneur me remit une boîte en carton bien ficelée qui contenait 300 000 frs. en billets de banque. Impossible de faire autrement en cette période où postes et banques ne fonctionnaient plus dans les Ardennes. L'argent fut déposé dans le coffre-fort de Pierre Koos puisque celui de l'administration communale était inutilisable. Les camions furent répertoriés et envoyés en mission.

Les uns se rendirent aux moulins de Statte (Huy) pour acheter des sacs de farine à remettre aux boulangers, d'autres aux usines de Marchin pour se procurer des tôles, d'autres encore ça et là à la recherche de panneaux en bois et de vitres pour colmater les murs éventrés et réparer les fenêtres.

Edmond Paquay se chargeait de ramener du charbon et Jean Molhan prenait livraison à Liège des caisses de sucre, des boîtes de biscuits, des bidons de pétrole. Tout cela était payé argent comptant et stocké chez Koos. L'administration communale se chargeait de la répartition.

4. Le conseil communal se réunit pour la première fois en 1945

ph294Le conseil communal se réunit pour la première fois en 1945, le 23 mars. Il y est donné la lecture de la lettre adressée par le nouveau curé, l'abbé Willy Wenders, vicaire à Pepinster, qui demande que la commune effectue les travaux nécessaires pour l'aménagement des locaux en façade de l'église provisoire (actuelle salle de la Jeunesse) afin de pouvoir s'y loger avec sa maman en attendant la réparation du presbytère. Ce qui est approuvé unanimement.

Le conseil prend connaissance du stock de ravitaillement entreposé chez Koos. Il se compose à ce moment de 250 boîtes de biscuits secs de 6 kg 800, de 23 caisses de sucre de 7 kg et de 8 gros bidons de pétrole.

Le conseil décide de céder 300 kg de sucre à la colonie d'aliénés et de répartir le restant, par l'intermédiaire des commerçants, à raison de 300 g la ration, à tous les habitants de la commune sur base des cartes de rationnement. Idem pour les boîtes de biscuits.

5. Pour assurer une répartition équitable des matériaux

ph298Pour assurer une répartition équitable des matériaux et des denrées, le commissaire d'arrondissement de Verviers propose de répartir les responsabilités entre les conseillers communaux. Le 6 avril 1945, le conseil communal établit neuf départements : farine (Jehenson et Monfort), pétrole et électricité (Constant Paquay), charbon et chauffage (Pairoux et Moïse), viande, graisse et beurre (Orban et Renson), aliments pour bétail (Tourbach, Paquay), travaux publics (Jehenson et Baudoin), transport (Jehenson) ravitaillement autre (Moïse et Orban), sinistrés (Baudoin, Tourbach, Denne). Ils seront aidés par un comité indépendant composé par Jules Samray (Lansival), Alfred Leclerc (Sart), Sylvain Andrianne (Odrimont), Marcel André (Sart), Emile Derochette (Verleumont), Achille Brunson (Salmchâteau).

Après Pâques, vers le 15 avril, je remis mes livres de comptes à l'administration et je regagnai le séminaire pour achever ma première année de philosophie.

 

6. Mois de mai

ph302Mois de mai. Les activités s'amplifient. Le ministre de la reconstruction vient sur place pour se rendre compte de la situation. Le comité technique de la province de Liège et l'architecte Bonnesire d’Aywaille sont chargés d'établir un cahier des charges pour réhabiliter les immeubles et pour construire des baraquements destinés aux familles privées de logement.

Sur cette base, le ministère fait appel aux firmes, lève les soumissions et attribue le chantier à une firme de Courtrai. De nombreux ouvriers flamands et wallons de Tournai et de Mouscron arrivent et se mettent au travail pour quelques mois. Certains resteront dans le village définitivement : Léo D’Hulst, chef du chantier décédé en 1974 et dont la tombe est voisine de celle de l'abbé Wenders, Jef de Coninck qui épousera Maria Bricheux, Hippolyte Delecluse (Raymonde Cornet), Pierre Wulleput (Jeanne Micha), …

Entretemps, l’architecte Emile Burguet de Verviers dresse les constats des édifices publics ayant droits aux dommages de guerre estimés à 600 000 frs (valeur 1939).
Un élan de solidarité nationale se met en place. La ville de Mol, par une lettre du 12 mai 1945, fait savoir au bourgmestre qu'elle a voté un subside de 300 000 frs. pour notre commune. À mon avis, cette aide se concrétise en biens de première nécessité : linge, vaisselle, meubles de cuisine,… Le personnel de la compagnie d'électricité de Mol fait une collecte qui rapporte 2009 frs, versés en septembre au C.C.P. de la commune.

La petite ville d’Ardooie, près de Roeselare offre 36 745,50 francs en octobre 1945. La ville de Thuin fait un don au village de Jevigné. On m’affirme que d'autres collectes ont été faites ça et là et ne sont jamais parvenues au destinataire.

7. En séance du 28 décembre 1945

En séance du 28 décembre 1945 le conseil communal fait le bilan et constate que, mis à part la quote-part de Mol, il a reçu 378 254,50 francs pour les sinistrés de la commune. Désormais, c'est à l'Office des dommages de guerre de prendre le relais.

8. Parmi tous ces tracas

ph356Parmi tous ces tracas pour remettre en route une commune sinistrée, une joie profonde a traversé bien des familles après le 8 mai 1945 : c’est le retour de nos soldats prisonniers qui furent accueillis avec émotion par leurs familles et les villages.

Le 28 octobre, l’administration communale  et la population entière fêtèrent ce retour tout en fixant dans nos mémoires le souvenir de ceux qui étaient morts dans les combats, dans les camps de concentration, dans la résistance et les massacres de tant d’innocents.